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« Irkoutsk, ici Irkoutsk. Quinze minutes d’arrêt.
Veillez à ne rien oublier dans le train en descendant de voiture…
» En réalité, cela ne se passe pas du tout comme
ça, c’est plutôt chacun pour soi, dans un joyeux
désordre. La gare, superbe bâtiment vert amande et blanc
récemment rénové… est inondée. On
ne connaît pas encore l’origine du problème, probablement
une rupture de canalisation pendant la nuit. C’est ce que nous
indique notre nouvelle guide locale, Anna, qui vient à notre
rencontre sur le quai. Les passages souterrains sont pleins d’eau,
la gare est pratiquement inaccessible à cause de la boue. Bienvenue
en Sibérie ! Nous traversons donc péniblement les voies
derrière le train (pas d’inquiétude : c’est
une pratique courante en Russie) et contournons la gare par le côté.
Le Transsibérien poursuivra bientôt son interminable voyage
vers Vladivostok. Anna nous conduit jusqu’au minibus où
nous attend notre chauffeur. Leurs sourires charmants à tous
les deux nous font vite oublier la mine grognonne de notre provodnitsa.
Nous nous rendons tout d’abord dans un hôtel qui met à
notre disposition des chambres où nous n’utiliserons que
la salle de bain, pour prendre une douche. Celle-ci est la bienvenue,
après quatre jours de toilette à la lingette, même
si l’eau n’est qu’à peine tiède et la
pression dans les tuyaux un peu faiblarde. Un copieux petit déjeuner
vient ensuite parachever notre remise en forme. Nous sommes prêts
pour partir pour le lac Baïkal. Le trajet en minibus nous paraît
singulièrement court, je ne suis pas sûre d’avoir
entendu toutes les explications de notre charmante guide : aurions-nous
un tout petit peu dormi ?
Au bout de la route, nous arrivons à Listvianka, village situé
à l’endroit où la rivière Angara sort du
lac : comme une embouchure, mais à l’envers. Comme ce n’est
pas encore assez loin, nous embarquons à bord d’un bateau
qui nous emmène jusqu’au village de Bolchekoti, accessible
à cette époque de l’année uniquement par
ce moyen. Plus d’une heure de traversée, pour un parcours
qui mesure deux centimètres sur la carte, tandis que le lac en
fait plus de soixante, d’une extrémité à
l’autre de sa forme de banane. À l’endroit où
nous sommes, le lac mesure environ quatre centimètres de large,
toujours sur ma carte, et nous apercevons à peine l’autre
rive. Le bateau sert pour la pêche, importante activité
économique de la région, pour le transport des marchandises
pour approvisionner les villages isolés le long de la rive (en
hiver, lorsque le lac est gelé, il y a une route sur le lac)
et pour le transport de touristes comme nous. Cette fois, j’ai
bien écouté les explications d’Anna !
L’air est frais sur le lac. Les paysages sont magnifiques. La
forêt descend jusqu’aux berges escarpées. Anna explique
qu’elle abrite des loups, des renards, des zibelines… Aussitôt,
un déclic se produit au fin fond de ma mémoire, un air
depuis longtemps oublié refait surface : « loup et renard
et zibeline sont montés dans la troïka… » C’est
une chanson que j’écoutais sur un 33 tours que j’avais
enfant, à l’âge de Pauline sans doute. C’était
une de mes préférées, avec celle, rigolote, du
chameau (« ali, alo, et vive le chameau ! »). J’en
retrouve peu à peu des passages entiers, mais pas tout : le premier
couplet, le refrain, puis des bribes par-ci, par-là. La musique,
elle, je la retrouve en entier : c’est une très jolie mélodie.
J’aimerais bien trouver le disque, cela plairait sûrement
aux filles. Il faudra que j’aille faire un tour dans Google en
rentrant… « Raconte-nous, petite mère, ce qu’ils
ont vu sur le chemin, raconte-nous, petite mère, jusqu’à
demain… » C’est l’histoire de Boris et Natacha
qui se promènent dans la forêt blanche d’Ukraine.
Étrange, comme réminiscence, non ? Cela me rappelle un
peu une histoire de madeleine…
Au village de Bolchekoti, nous sommes hébergés dans une
grande maison, dont les habitants proposent chambres et table d’hôtes.
Confort simple et accueil chaleureux. La maison, toute en bois, est
magnifique, avec vue imprenable sur le lac. Quatre grandes chambres
de quatre lits chacune, à l’étage au-dessus de l’habitation
familiale. Nous sommes quatorze en tout et nos compagnons de voyage
nous font le cadeau de nous laisser seuls, Éric et moi, dans
une des chambres… Les repas, cuisine traditionnelle de Sibérie,
sont copieux et délicieux (ô, l’inoubliable confiture
de fruits rouges !). Les toilettes méritent un détour,
pour une expérience « assez intéressante »
: deux cabanes en bois au fond du jardin, avec un trou rectangulaire
dans le plancher, un tas de sciure en dessous et des mouches…
Le jardin abrite par ailleurs une autre cabane avec une douche répondant
aux critères du confort moderne occidental et… un authentique
banya : ceci compense largement la rusticité des toilettes.
Il n’y a finalement que peu de volontaires parmi nous : Marie
et moi pour les femmes, Pierre, Yan et Éric pour les hommes.
Tant pis pour les autres, ils passeront à côté des
bienfaits du bain de vapeur russe. Me voilà, quelques jours à
peine après ma première expérience, en situation
d’initier à mon tour quelqu’un d’autre à
cette tonifiante pratique, dans la plus pure tradition, avec poêle
à bois et balai de branches de bouleau. Et je trouve en Marie
une élève curieuse, attentive et appliquée. Nous
avons même, en prime, à la sortie du banya brûlant,
le bain dans le lac Baïkal. Nous, les femmes, manquons un peu d’audace
et nos pieds s’accommodent mal des gros galets glissants qui forment
le fond du lac ; aussi, nous contentons-nous de tremper nos bras et
nos jambes, ce qui n’est déjà pas si mal. Les hommes,
plus courageux, s’immergent brièvement, mais complètement,
dans les eaux pures, mais froides (9°C d’après la montre
d’Oscar) et en ressortent tout auréolés de la vapeur
que leurs corps dégagent.
C’est juste ce qu’il nous faut après cette éprouvante
journée. Cela nous remet des fatigues de l’ascension des
flans escarpés de la colline au-dessus du village, en haut de
laquelle se trouve un rocher d’où on découvre un
superbe panorama sur le village en contrebas, le Baïkal et les
montagnes au loin, sur l’autre rive. Cela valait le coup de transpirer
et s’essouffler dans la montée, courte mais raide. La descente
est encore plus rapide, car l’orage qui menace, finit par éclater
: nous rentrons trempés. Heureusement, l’averse n’est
que de courte durée et presque tout le monde repart un peu plus
tard à la découverte des chemins du village. La pluie
interrompt à nouveau ce bel élan ; ce n’est qu’à
la troisième tentative que la balade pourra être bouclée.
J’ai préféré de mon côté rester
à la maison après la première sortie, car mon jeans
est trop mouillé. En attendant qu’il sèche, j’ai
noué un drap autour de la taille, façon paréo tahitien
et je profite de la tranquillité pour noircir les pages de mon
petit carnet.
La nuit, dans l’atmosphère sereine des rives du lac Baïkal,
apporte un calme et un repos bien mérités, après
les quatre nuits passées dans le train. Cependant, mon sommeil
est peuplé de pensées et rêves étranges,
à propos d’une nouvelle agence de voyage spécialiste
de la Russie insolite, avec randonnées pédestres ou équestres
autour du lac.
  
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Carnet à Spirale